Guide : Capital bancaire – la rĂ©surrection d’un mythe

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En 2008, le manque de fonds propres a jouĂ© un rĂŽle majeur lors de la crise financiĂšre. En effet, les banques sous-capitalisĂ©es n’ont pu faire face Ă  d’importantes pertes et ont dĂ» ĂȘtre renflouĂ©es par les États. C’est pourquoi depuis, cette exigence minimale de capital, alors extrĂȘmement basse, a Ă©tĂ© revue lĂ©gĂšrement Ă  la hausse par les rĂ©gulateurs financiers. Cependant aujourd’hui, le lobby bancaire revient de nouveau Ă  la charge pour assouplir cette rĂšglementation Le plus surprenant est que l’idĂ©e semble accueillie de maniĂšre positive par les rĂ©gulateurs qui sont disposĂ©s Ă  revoir plusieurs Ă©lĂ©ments cruciaux de la lĂ©gislation.

Le capital bancaire est Ă  nouveau Ă  l’ordre du jour. Dans ce dossier multimĂ©dia – le quatriĂšme de la sĂ©rie « Comprendre la Finance » – nous dĂ©finirons ce qu’est le capital bancaire et en quoi sa rĂšglementation peut porter Ă  controverse. Dans un premier temps, nous verrons pourquoi les banques ont besoin de ce capital, comment celui-ci est gĂ©rĂ© et pourquoi les banquiers prĂ©fĂšrent fonctionner avec un niveau de capital infĂ©rieur Ă  celui dont elles ont besoin. Puis, dans un second temps, nous rĂ©pondrons aux controverses qui entourent les questions suivantes : Ă  combien devrait s’élever le capital des banques, comment affecte-t-il l’économie rĂ©elle, et par quels moyens le lobby bancaire lutte en faveur d’un faible niveau de capital.

En 2011, les décideurs politiques déclaraient :

« Il parait clair qu’une erreur monumentale a Ă©tĂ© faite en permettant aux banques de possĂ©der bien moins de fonds propres que par le passĂ©. » Document de rĂ©flexion de la Bank of England (C’est nous qui soulignons, idem pour les citations suivantes.)

En 2015, ils déclaraient :

« La directive europĂ©enne « exigences de fonds propres rĂšglementaires » a su restaurer la rĂ©sistance, la stabilitĂ© et la confiance dans le secteur bancaire europĂ©en
 Cependant, il est juste de se demander si cette rĂšglementation n’a pas eu des consĂ©quences inattendues..» CommuniquĂ© de presse de la Commission europĂ©enne

Assisterait-on Ă  l’effet de retour du « pendule de la rĂ©gulation » ?

Partie 1 : Les bases

Pourquoi est-ce aussi l’affaire des citoyens ?

(Image : © Clif Droke / Une du tabloïd américain « Weekly World News » du 20 août 2002)

Pour le citoyen, les fonds propres dĂ©tenus par les banques sont gages de protection contre les crises bancaires. La crise financiĂšre mondiale a dĂ©montrĂ© clairement que des banques d’importance systĂ©mique sous-capitalisĂ©es sont une menace Ă©norme pour la stabilitĂ© financiĂšre ainsi que l’économie en gĂ©nĂ©rale. Au cƓur de la crise financiĂšre de 2008, la paralysie du systĂšme financier a Ă©tĂ© causĂ©e par les craintes des investisseurs envers la capacitĂ© des banques Ă  faire face Ă  leurs pertes, les rendant ainsi potentiellement insolvables. Une rĂ©action en chaĂźne s’en est suivie, tout d’abord au travers d’un gel de liquiditĂ© et du refinancement, dĂ©clenchant la vente massive d’actifs Ă  prix cassĂ©s, ce qui eut pour effet la dĂ©multiplication des pertes des banques, propageant ainsi un vent de panique dans tout le systĂšme financier international. En a rĂ©sultĂ© la Grande RĂ©cession, avec en prime la perte de millions d’emplois.

MĂȘme en pĂ©riode de prospĂ©ritĂ©, l’instabilitĂ© financiĂšre nous guette toujours. Cette Une alarmante du tabloĂŻd amĂ©ricain, « Weekly World News », date du 20 aoĂ»t 2002. Lors des diffĂ©rentes crises bancaires – et il y en a eu trente depuis 1985 – les fonds propres ont toujours agi comme rempart entre les citoyens et les pertes financiĂšres.

Voici les explications fournies par le ComitĂ© de BĂąle sur la supervision du secteur bancaire, un forum oĂč sont traitĂ©s de maniĂšre rĂ©guliĂšre les sujets relatifs Ă  la rĂ©glementation bancaire, concernant l’origine de la violente crise financiĂšre mondiale (NB : Le terme « effet de levier excessif » Ă©quivaut Ă  un manque de fonds propres, c.-Ă -d. trop de dettes) :

« L’une des principales raisons de l’augmentation de la violence des crises est l’utilisation excessive de l’effet de levier dans le secteur bancaire mondial. Ceci s’est vu accompagner d’un dĂ©clin progressif de la qualitĂ© et quantitĂ© de la base de fonds propres. » (BCBS 2010, page 1, en anglais).

Le sauvetage des banques, ainsi que la rĂ©cession, qui ont suivi, ont jusqu’à maintenant coĂ»tĂ© aux citoyens europĂ©ens la somme de 2.400 milliards d’euros (montant des aides d’état et perte de PIB tendanciel ; source : Tableau de Bord Citoyen de la finance, en anglais), un coĂ»t moyen par foyer europĂ©en s’élevant Ă  11.000 euros. Pire encore, des millions d’emplois furent perdus dans tous les secteurs de l’économie europĂ©enne.

(Diagramme 1 : Taux de chomage © Liberty Street Economics Blog)

Du point de vue du citoyen, obliger les banques Ă  se financer avec plus de fonds propres et moins de dettes est logique. L’autre principal avantage de ce simple bon sens : les fonds propres permettent de prĂȘter plus. Selon la Banque Centrale europĂ©enne, l’amĂ©lioration de la rĂšglementation liĂ©e au fonds propres d’une banque mise en place aprĂšs la crise aidera l’économie :

« L’augmentation substantielle de la base des fonds propres Ă  des niveaux supĂ©rieurs Ă  ceux prĂ©cĂ©dents la crise
 devrait contribuer Ă  rendre le systĂšme bancaire plus stable et plus robuste. Il s’en suivrait une reprise Ă©conomique globale sur l’intĂ©gralitĂ© du cycle, aidĂ©e par le secteur financier. » (Financial Stability Review, novembre 2015, en anglais)

Qu’est-ce que ce capital bancaire ?

Les fonds propres sont l’un des multiples moyens dont les banques dispose pour se financer, aux cĂŽtĂ©s des dĂ©pĂŽts et d’autres sources de financement, comme la vente d’obligations sur les marchĂ©s financiers. Dans le jargon, ce « capital » s’apparente principalement au capital social et aux bĂ©nĂ©fices non distribuĂ©s par la banque. Contrairement au financement par l’emprunt, le capital permet d’absorber facilement les dĂ©ficits et donc aide les banques Ă  se prĂ©munir de l’insolvabilitĂ©. En outre, moins le capital d’une banque est important, plus elle aura de propension Ă  la faillite en cas de pertes importantes.

À ne pas confondre : le capital, qui est une forme de financement, et les « rĂ©serves bancaires » ; pour en savoir plus rendez-vous partie 2 ci-dessous, « De l’importance des mots  »)

La section suivante s’appuie sur les bilans simplifiĂ©s d’une banque pour dĂ©montrer l’importance de ce capital.

Comment les banques se financent-elles ?

Pour le commun des mortels, un prĂȘt est souvent considĂ©rĂ© comme une dette, un passif, car un prĂȘt par dĂ©finition doit ĂȘtre remboursĂ©. Cependant du point de vue de la banque, un prĂȘt est un actif. La banque se voit le droit de rĂ©clamer Ă  l’emprunteur une certaine somme, composĂ©e des intĂ©rĂȘts et du capital prĂȘtĂ© au dĂ©part. On en conclut que plus les banques prĂȘtent, plus leurs actifs augmentent et plus elles peuvent engranger des bĂ©nĂ©fices. Les banques ont aussi d’autres types d’actifs financiers, le tout constituant l’actif de leur bilan (Ă  gauche sur le diagramme 2 ci-dessous).

La façon dont ces actifs sont financĂ©s se trouvent dans la partie droite du bilan. En effet, l’argent des banques provient de sources diverses, les dĂ©pĂŽts des clients, la vente d’obligations Ă  des investisseurs, ou l’emprunt d’argent auprĂšs d’autres institutions bancaires (ainsi appelĂ© le marchĂ© interbancaire, ou encore via le marchĂ© des pensions livrĂ©es au jour le jour) pour financer leurs actifs. Les investisseurs et les Ă©pargnants dĂ©tiennent donc une crĂ©ance sur la banque, qui se doit de la leur rembourser, le plus souvent avec des intĂ©rĂȘts. Dans ce cas, ces sources de financement sont considĂ©rĂ©es comme des dettes.

Le capital est aussi une de ces sources de financement. Il se compose principalement du capital social et des bĂ©nĂ©fices non distribuĂ©s. Les fonds propres des banques reprĂ©sentent la mise de dĂ©part investie par les actionnaires de mĂȘme que les levĂ©s de fonds ultĂ©rieurs. Cet apport des actionnaires leur confĂšre un droit de propriĂ©tĂ©, et il est ainsi comptabilisĂ© comme un passif dans la partie droite du bilan.

Le bilan simplifiĂ© d’une banque ressemble donc plus ou moins Ă  ceci :

(Diagram 2 – © Finance Watch)

Pour comprendre en quoi le capital est crucial, regardons ce qu’il se passe quand une banque est victime de lourdes pertes. Les actifs d’une banque devraient toujours couvrir leurs passifs, dans le cas contraire elle serait insolvable et ne pourrait pas poursuivre ses activitĂ©s. Dans le cas d’une banque solvable, les colonnes actifs et passifs devraient avoir la mĂȘme hauteur comme ci-dessus. Cependant si certains prĂȘts ne peuvent ĂȘtre remboursĂ©s, les actifs de la banque se verront rĂ©duits. Pour garder le bilan Ă©quilibrĂ©, les passifs devront ĂȘtre abaissĂ©s du mĂȘme montant Ă  leur tour. Les actionnaires sont les premiers Ă  faire les frais des pertes de la banque. Ainsi, si la banque dispose d’assez de fonds propres pour absorber les pertes subies, cette perte n’affectera que la valeur de son capital social et de ses bĂ©nĂ©fices non distribuĂ©s jusqu’Ă  ce que la perte soit entiĂšrement absorbĂ©e et que les deux cĂŽtĂ©s de son bilan reviennent Ă  l’Ă©quilibre.

Dans le diagramme 3 ci-dessous, la banque dĂ©marre avec une quantitĂ© de fonds propres suffisante (1). Ensuite survient une importante perte affectant la valeur de ses actifs (2), par exemple, l’insolvabilitĂ© de plusieurs prĂȘts hypothĂ©caires aprĂšs l’effondrement du marchĂ© du logement ou de l’augmentation des taux d’intĂ©rĂȘt. Par consĂ©quent, la perte subie devra ĂȘtre retranchĂ©e des actifs (Ă  gauche), puis une rĂ©duction Ă©quivalente des passifs devra s’en suivre. Pour cela, la banque devra utiliser une grande partie de ses fonds propres pour Ă©ponger ainsi la perte, tout en restant Ă  peine solvable (3). Dans ce cas-ci, la banque pourra poursuivre ses activitĂ©s et donc reconstituer ses fonds propres en prĂ©vision de futures pertes.

Diagramme 3 : Banque avec suffisamment de fonds propres (© Finance Watch)

Voyons voir maintenant ce qu’il se passerait si la banque dĂ©tenait un montant de fonds propres trop faible. Dans le diagramme 4, la banque subit une plus grosse perte. En consĂ©quence, tout le capital est utilisĂ©, sans pour autant permettre d’absorber la totalitĂ© des pertes. Comme on peut le voir dans le schĂ©ma (3), la colonne des passifs est maintenant plus importante que celle des actifs rendant ainsi la banque insolvable. Dans l’impossibilitĂ© de continuer ses activitĂ©s, elle doit donc compenser ses pertes en impactant nĂ©gativement ses autres passifs. Au final, il se peut que ses crĂ©anciers, tant les Ă©pargnants que les autres banques ne puissent retoucher l’intĂ©gralitĂ© de leur argent.

Diagramme 4 : Banque sans fonds propres suffisants (© Finance Watch)

À ce moment-lĂ , la situation peut dĂ©gĂ©nĂ©rer et se transformer en une ruĂ©e vers les banques, voire en crise systĂ©mique (N.B. les dĂ©pĂŽts des particuliers sont assurĂ©s dans l’Union EuropĂ©enne jusqu’Ă  100.000 euros pour rĂ©duire le risque de voir apparaĂźtre ce genre de situation de panique). Pour les banques d’importance systĂ©mique (c.-Ă -d. des banques si interconnectĂ©es, complexes ou grosses que leur chute entraĂźnerait tout le systĂšme avec elle), les gouvernements privilĂ©gieront l’utilisation de l’argent du contribuable pour renflouer ces banques et Ă©viter la propagation d’un vent de panique, comme il l’a fait lors de la crise de 2008.

La survie ou la chute d’une banque aprĂšs d’importantes pertes dĂ©pend essentiellement de son niveau de capital. En d’autres termes, pour des banques ayant un fort levier d’endettement c.-Ă -d. celles avec trĂšs peu de capital, un faible coussin de fonds propres est insuffisant pour faire face Ă  une lĂ©gĂšre diminution de la valeur de leurs actifs. Une telle diminution peut avoir pour consĂ©quence de crĂ©er un choc et entraĂźner la faillite de la banque. Avant la crise, les fonds propres de certaines banques ne reprĂ©sentaient pas plus que 1,5 % de leurs passifs. C’est pourquoi il est dĂ©sormais plus qu’important d’obliger les banques à se financer avec plus de capitaux propres.

Comment le capital bancaire est-il régulé?

La régulation bancaire est devenue trÚs technique. (© Sarah-Jane Edis / RetroClipArt/Shutterstock.com/RBA)

Depuis 1988, c’est dans la ville de BĂąle, en Suisse, que les gouverneurs des diffĂ©rentes banques centrales, nommĂ©s le ComitĂ© de BĂąle ont jetĂ© les bases de la rĂšglementation bancaire internationale, appelĂ©s les « accords de BĂąle ».

(Image : La tour de la Banque des RÚglements Internationaux, siÚge du Comité de Bùle; © BRI)

Les rĂšglementations nĂ©gociĂ©es par ce comitĂ©, qui sont en vigueur dans la plupart des pays dĂ©veloppĂ©s, Ă©tablissent le niveau minimal de fonds propres que doivent dĂ©tenir les banques en fonction de leurs actifs. Les accords de BĂąle III imposeront aux banques une quantitĂ© de capital total Ă©quivalant au minimum Ă  8 % de leurs actifs pondĂ©rĂ©s en fonction du risque, complĂ©tĂ© par diffĂ©rents coussins de sĂ©curitĂ© qui pourrait le faire grimper Ă  13 % pour les banques d’importance systĂ©mique, lorsque leur entrĂ©e en vigueur graduelle sera parachevĂ©e en 2019.

Mais il y a un hic. Ce pourcentage ne s’applique pas Ă  la totalitĂ© des actifs de la banque, comme on pourrait s’y attendre, mais aux actifs pondĂ©rĂ©s en fonction des risques. Ce montant est estimĂ© par la banque elle-mĂȘme et correspond habituellement, pour les plus grosses banques, Ă  la moitiĂ©, voire un tiers, de la valeur totale de ses actifs.

Pour empĂȘcher les banques de tirer dĂ©mesurĂ©ment profit de cette « pondĂ©ration du risque », les accords de BĂąle III ont Ă©galement mis en place un ratio de levier d’endettement, comme garde-fou, pour limiter l’effet de levier. Ce ratio est un outil permettant de calculer simplement le rapport des fonds propres des banques en fonction de leurs actifs totaux, sans cette « pondĂ©ration du risque ». L’Union EuropĂ©enne envisage de le fixer autour de 3 % courant 2016.

En prenant comme hypothĂšse qu’il sera mis en application en l’Ă©tat, sans avoir Ă©tĂ© assoupli, le ratio d’endettement des banques europĂ©ennes serait plafonnĂ© Ă  33 fois leurs capitaux propres. Cela serait-il suffisant ? RĂ©ponse dans la Partie 2 ci-dessous : « Quel montant de capitaux propres devrait dĂ©tenir une banque ? »

Pour plus d’information sur comment l’Union EuropĂ©enne rĂ©gule les fonds propres d’une banque, tĂ©lĂ©charger notre guide qui dĂ©crypte le jargon des accords de BĂąle III en 5 questions.

FOCUS: Si les banques créent de la monnaie, pourquoi ne créent-elles pas leur propre capital ?

Parfois les gens se demandent : « puisque les banques crĂ©ent de la monnaie quand elles prĂȘtent, pourquoi ne crĂ©ent-elles pas leur propre capital ? ». Les nouveaux prĂȘts bancaires crĂ©ent en effet de nouveaux dĂ©pĂŽts bancaires, et c’est comme cela que la grande partie de l’argent en circulation se crĂ©e (voir la vidĂ©o ci-dessous). En termes comptables, un nouveau prĂȘt (actif) et un nouveau dĂ©pĂŽt (passif) s’Ă©quilibrent l’un l’autre sur le bilan de la banque, c.-Ă -d. dans un premier temps le prĂȘt se finance lui-mĂȘme au moment de l’octroi. Cependant quand l’emprunteur dĂ©pensera son argent fraĂźchement empruntĂ©, cet argent finira dans une autre institution bancaire. C’est donc ici que le dĂ©sĂ©quilibre se crĂ©e, pour le compenser la banque doit attirer d’autres dĂ©pĂŽts ou Ă  son tour emprunter sur le marchĂ© interbancaire ou auprĂšs de la banque centrale. Ce mĂ©canisme montre en quoi l’expansion trop rapide d’une banque peut entraĂźner un ratio d’endettement trop Ă©levĂ©. C’est ainsi, en somme, que les banques crĂ©ent la majeure partie de la masse monĂ©taire de notre Ă©conomie, sans pour autant pouvoir s’autofinancer. Par ici pour en savoir plus (article en anglais).

VidĂ©o (1min 40s) avec Dirk Bezemer, Professeur associĂ© de l’UniversitĂ© de Groningue, et Michael Kumhof, ancien Ă©conomiste du FMI et actuellement directeur de Recherche Ă  la Banque d’Angleterre, nous expliquent comment les banques crĂ©ent de la monnaie

Pourquoi la plupart des banques prĂ©fĂšrent-elles dĂ©tenir le moins de capitaux propres possibles ?

Les banques prĂ©fĂšrent utiliser un fort effet de levier d’endettement afin de maintenir leurs fonds propres au minimum pour plusieurs raisons.

La premiĂšre d’entre elles est liĂ©e Ă  la façon dont la rĂ©munĂ©ration des dirigeants bancaires est calculĂ©e. La maniĂšre la plus usuelle de dĂ©terminer la profitabilitĂ© d’une banque, c’est par la rentabilitĂ© de ses capitaux propres, un ratio communĂ©ment utilisĂ© pour Ă©tablir la rĂ©munĂ©ration des banquiers. C’est le rapport entre deux chiffres : les bĂ©nĂ©fices gĂ©nĂ©rĂ©s par la banque (au numĂ©rateur) sur ses fonds propres (au dĂ©nominateur). Les banquiers peuvent donc augmenter la rentabilitĂ© de leur banque soit en augmentant le bĂ©nĂ©fice soit en rĂ©duisant les capitaux propres, ou les deux en mĂȘme temps. La rĂ©duction de leurs fonds propres est une source mĂ©canique d’amĂ©lioration du retour sur capitaux propres, mĂȘme en cas de stagnation des profits. Les dirigeants bancaires sont donc intrinsĂšquement incitĂ©s Ă  diminuer le montant de fonds propres mobilisĂ©s dans leur banque dĂšs qu’ils le peuvent.

Ces incitations peuvent devenir irrĂ©sistibles. Comparons les deux graphiques suivants : le premier montre comment l’effet de levier de l’endettement utilisĂ© par les banques a augmentĂ© rapidement pendant les quatre annĂ©es prĂ©cĂ©dant la crise (commençant en 2004, l’annĂ©e oĂč les accords de BĂąle II ont Ă©tendu les rĂšgles de pondĂ©ration des risques, dont il sera question plus loin). L’autre graphique montre les bonus versĂ©s aux salariĂ©s du secteur financier au Royaume-Uni durant la mĂȘme pĂ©riode. Nous voyons que les deux courbes ont subi une hausse fulgurante dans les annĂ©es prĂ©cĂ©dant la crise (on aperçoit Ă©galement une chute tout aussi rapide des bonus suite Ă  l’apparition de la crise).

Diagramme 5 : Levier d’endettement : le rapport des actifs non pondĂ©rĂ©s sur les fonds propres (© FMI)

Diagramme 6 : Chronologie des bonus perçus au Royaume-Uni (© Bank of England, ONS)

La deuxiĂšme raison qui incite Ă  privilĂ©gier l’endettement aux fonds propres tient au fait que les investisseurs qui achĂštent de la dette bancaire, sous forme d’obligations par exemple, sont convaincus que les plus grosses banques seront, quoi qu’il arrive, renflouĂ©es par les gouvernements. Cette « garantie implicite » agit comme une subvention indirecte et rend le financement par endettement de ces trĂšs grosses banques moins coĂ»teux qu’il ne devrait. Cela encourage donc ces derniĂšres Ă  profiter au maximum de ce biais, au dĂ©triment des fonds propres plus onĂ©reux.

La troisiĂšme raison est l’avantage fiscal que procure le financement par endettement : l’intĂ©rĂȘt payĂ© sur la dette est dĂ©ductible de l’impĂŽt sur les bĂ©nĂ©fices alors que les dividendes sur les fonds propres ne le sont pas. Cette mesure fiscale fait donc aussi office de subvention.

Toutes ces raisons crĂ©ent un environnement favorable pour inciter le lobby bancaire Ă  lutter contre un renforcement des exigences concernant les fonds propres des banques et un ratio d’endettement plus contraignant, tout en minimisant les externalitĂ©s nĂ©gatives des coĂ»ts sociĂ©taux que la sous-capitalisation bancaire entraĂźne.

Jetez un Ɠil sur notre dessin humoristique pointant ce lobbying (pdf, en français, temps de lecture: 5mn) – dessinĂ© en 2012, il reste toujours d’actualité !

Un regard historique

Avant la pĂ©riode de dĂ©rĂ©gulation et de libĂ©ralisation financiĂšre, les banques dĂ©tenaient beaucoup plus de capital qu’aujourd’hui. À l’Ă©poque, la plupart des banques Ă©taient des sociĂ©tĂ©s en commandite par actions et la responsabilitĂ© de leurs gĂ©rants commanditĂ©s Ă©taient solidaires et illimitĂ©s sur leurs biens propres, il Ă©tait donc normal que les banques favorisent un plus important coussin en capitaux propres pour faire face aux alĂ©as Ă©conomiques. En effet, les banquiers rĂ©flĂ©chissaient Ă  deux fois avant de faire un pari et prendre le risque de perdre leur propre maison de famille. 100 ans en arriĂšre, il Ă©tait assez frĂ©quent d’avoir plus de 15 Ă  20 % de fonds propres (contre 3% de nos jours). En 1840, les banques amĂ©ricaines Ă©taient mĂȘme financĂ©es en fonds propres Ă  hauteur de plus de 50 %.

Diagramme 7 : « Historique des ratios de fonds propres des banques américaines et britanniques » (© Alessandri & Haldane 2009)

Aujourd’hui, la plupart des banques sont des sociĂ©tĂ©s anonymes, et leurs dirigeants sont fort bien rĂ©munĂ©rĂ©s, mĂȘme lorsque la banque est en difficultĂ©. Le cadre juridique propre aux sociĂ©tĂ©s anonymes fait que la responsabilitĂ© des actionnaires bancaires est limitĂ©e Ă  leurs apports en fonds propres (contrairement Ă  la commandite par actions, tel qu’expliquĂ© auparavant). En ce sens, en tant que sociĂ©tĂ© anonyme, les banquiers ne jouent plus avec leur propre argent, mais avec « l’argent des autres » (c.-Ă -d. en anglais « other people’s money » : OPM), en somme, l’argent de leurs clients et autres crĂ©anciers, ou encore de leurs actionnaires. Pour les banquiers modernes, prendre des risques comporte souvent plus d’avantages que d’inconvĂ©nients. Par exemple, en 2008, la banque d’investissement Merrill Lynch, alors en grande difficultĂ©, versa 3,6 milliards de dollars en bonus Ă  ses cadres, en dĂ©pit de ses pertes, qui s’Ă©levaient Ă  plus de 27 milliards de dollars et cela mĂȘme au moment oĂč elle devait ĂȘtre secourue par la Bank of America. On pourrait rĂ©sumer la situation paradoxale ainsi : « Face, je gagne, pile, tu perds »… C’est cette asymĂ©trie qu’on appelle l’« alĂ©a moral ».

Dans les derniĂšres dĂ©cennies, les ratios de fonds propres n’ont cessĂ© de se dĂ©tĂ©riorer jusqu’Ă  passer en dessous de la barre des 5 %, allant mĂȘme jusqu’Ă  1,5% Ă  l’aube de la crise.

Depuis, ils se sont quelque peu amĂ©liorĂ©s, cependant les banques fonctionnent encore aujourd’hui avec beaucoup moins de capitaux propres qu’elles n’avaient l’habitude d’avoir et particuliĂšrement moins que les entreprises non bancaires. En 2013, les banques se finançaient avec aussi peu que 3 ou 4 % de fonds propres, alors que les entreprises europĂ©ennes cotĂ©es en bourse appartenant au secteur non bancaire se financent Ă  hauteur d’environ 50 % en capitaux propres.

Partie 2 : Le débat

Les banques n’ont-elles pas beaucoup plus de capital depuis la crise ?

Bien entendu, les banques ont augmentĂ© leurs capitaux propres depuis la crise, d’une part pour se conformer Ă  la nouvelle rĂšglementation, et d’autre part pour rĂ©pondre aux attentes plus Ă©levĂ©es de leurs investisseurs, actionnaires et crĂ©anciers.

Commençons tout d’abord avec les exigences officielles en matiĂšre « de fonds propres rĂšglementaires ».

Il y a plusieurs dĂ©finitions des fonds propres (« CET1 capital », « Tier 1 capital », « total capital ») dans cette rĂšglementation trĂšs technique. Chacune d’entre elles a des exigences spĂ©cifiques, mais nous nous limitons ici sur celle concernant le « total capital » (totalitĂ© des fonds propres de diffĂ©rente nature). Les accords de BĂąle III ont imposĂ© aux banques d’avoir un minimum de « total capital » de 8,0 % de l’actif pondĂ©rĂ© en fonction du risque. La rĂšglementation a pour objectif d’atteindre de 11,5 % Ă  13,0 % pour les banques d’importance systĂ©mique et 10,5 % pour les autres, d’ici le 1er janvier 2019.

La pression du marchĂ© a fait en sorte que les banques se mettent rapidement au pas, et la plupart des grosses banques ont dĂ©jĂ  atteint ces nouveaux objectifs. La Banque des RĂšglements Internationaux annonçait dans un rapport de suivi que la moyenne du « total capital » moyen dĂ©tenue par les banques d’ampleur systĂ©mique Ă©tait de 13,1 % fin 2014 (calculĂ©e sans mesures transitoires alors que la rĂšglementation le permet), et un peu plus pour les banques de plus petite taille.

Diagramme 8 : « Total capital » rĂ©glementaire moyen des banques d’importance systĂ©mique en pourcentages des actifs pondĂ©rĂ©s des risques, calculĂ© au 31 dĂ©cembre 2014, sans mesures transitoires permises par la rĂ©glementation de BĂąle III (© BIS 2015, graph 5)

Comme vous pouvez le constater sur le graphique, le ratio de fonds propres a rĂ©cemment augmentĂ© et la plupart des banques ont dĂ©jĂ  atteint leurs objectifs. Vous seriez tentĂ© de croire que « la mission est accomplie ». Il n’en est rien ! Ces chiffres peuvent paraitre impressionnants, mais ils ne sont basĂ©s que sur le capital comme proportion de l’actif pondĂ©rĂ© en fonction du risque. Comme expliquĂ© plus loin (voir ci-dessus : « La magie du risque pondĂ©ré »), l’actif pondĂ©rĂ© en fonction du risque est une façon trĂšs imparfaite de mesurer la soliditĂ© d’une banque.

Le niveau du levier d’endettement est une maniĂšre plus fiable d’évaluer cette soliditĂ© bancaire. AprĂšs la crise, Andy Haldane, alors directeur de la stabilitĂ© financiĂšre Ă  la Banque d’Angleterre, a dĂ©montré que le simple ratio du levier d’endettement Ă©tait plus efficace dans la prĂ©diction des dĂ©faillances rĂ©elles des banques que le ratio pondĂ©rĂ© en fonction du risque. Une étude de l’OCDE est arrivĂ©e Ă  la mĂȘme conclusion, montrant ainsi que le levier d’endettement non pondĂ©rĂ© s’avĂ©rait plus efficace dans la prĂ©diction du risque de faillite.

Malheureusement, l’amĂ©lioration concernant le levier d’endettement des banques a Ă©tĂ© nettement moindre depuis la crise. En juin 2015, les groupes bancaires europĂ©ens de grande taille et de grande complexitĂ© avaient pour un levier d’endettement de 4 % en moyenne (BCE). Comme nous le montre le graphique suivant, ce levier ne s’est pas beaucoup amĂ©liorĂ© en moyenne par rapport Ă  celui prĂ©cĂ©dant la crise.

Diagramme 9 : « L’augmentation des fonds propres rĂ©els n’a que trĂšs peu augmentĂ© depuis la crise » (Rapport en anglais du Parlement europĂ©en, juin 2015). [Single Supervisory Mechanism Banks (= SSM banks) : Banques soumises au MĂ©canisme de Supervision Unique (MSU) de la BCE Global Systemically Important Banks (=G-SIBs) : Banques systĂ©miques au niveau mondial]

Bien sĂ»r, il y a eu quelques progrĂšs, mais ce n’est pas aussi idyllique que l’apparence des chiffres voudrait bien nous faire croire. Contrairement Ă  ce qui est dit, il n’y a pas eu d’augmentation aussi massive du coussin de sĂ©curitĂ© en matiĂšre de fonds propres.

FOCUS: La magie du risque pondéré

Dans notre premiĂšre partie (« Comment le capital des banques est-il rĂ©gulé ? » voir plus haut), nous avons vu comment la pondĂ©ration du risque pouvait permettre aux banques d’ĂȘtre en conformitĂ© avec l’exigence officielle de « total capital » de 8 % tout en continuant de fonctionner avec moins de 3 % de fonds propres par rapport Ă  leurs actifs non pondĂ©rĂ©s. Cette « pondĂ©ration » du risque est un concept simple, mais trĂšs controversĂ©.

VoilĂ  comment cela fonctionne : la valeur de chaque actif spĂ©cifique est pondĂ©rĂ©e ou ajustĂ©e, par la banque selon sa propre Ă©valuation du niveau risque de l’actif, tout cela Ă  des fins rĂšglementaires. Ensuite, la banque se base sur cette valeur « pondĂ©rĂ©e » pour Ă©tablir le montant des fonds propre requis, et non sur la valeur exacte de l’actif. Par exemple :

  • Un prĂȘt hypothĂ©caire « sĂ»r » de 100.000 € qui prĂ©senterait un risque pondĂ©rĂ© thĂ©orique de 15 %, et donc une valeur ainsi ajustĂ©e de 15.000 €. Appliquant Ă  cela les 8 % de fonds propres obligatoires, cela nous donne une exigence en fonds propres de 1.200 € pour ce prĂȘt (100k€ x 15 % x 8 %).
  • Un prĂȘt hypothĂ©caire « risqué » de 100.000 € qui prĂ©senterait un risque pondĂ©rĂ© thĂ©orique de 50 % et donc une valeur ajustĂ©e de 50.000 €. Appliquant Ă  cela les 8 % de fonds propres obligatoires, cela nous donne une exigence en fonds propres de 4.000 € pour ce prĂȘt (100k€ x 50 % x 8 %).

En somme, le montant minimal requis en fonds propres pour financer ces deux prĂȘts serait de 5.200 € (1.200 € + 4.000 €), ce qui correspond seulement Ă  un petit 2,6 % du montant total prĂȘtĂ© de 200.000 €. Voici comment opĂšre la magie de la pondĂ©ration du risque qui permet aux banques de respecter l’exigence rĂ©glementaire des 8 % de « total capital ».

VoilĂ  d’oĂč provient la controverse : premiĂšrement, la pondĂ©ration du risque permet de dĂ©multiplier l’effet de levier de l’endettement (en effet, certains affirment que c’est la principale raison pour laquelle les banques aiment tant la rĂšglementation axĂ©e sur le risque pondĂ©rĂ©). En outre, la banque pourrait avoir Ă©normĂ©ment d’actifs « sĂ»rs » avec trĂšs peu de fonds propres et ĂȘtre en parfaite conformitĂ© vis-Ă -vis de la rĂšglementation. Dans l’exemple prĂ©cĂ©dent, il suffirait que la banque subisse une perte de 2,6 % sur ses deux prĂȘts hypothĂ©caires pour que ses fonds propres soient rĂ©duits Ă  nĂ©ant, et cela mĂȘme bien que les exigences de 8 % de « total capital » Ă©taient satisfaites au dĂ©part.

Supposons maintenant que les actifs qualifiĂ©s de « sĂ»rs » s’avĂšrent ĂȘtre des prĂȘts provoquant de lourdes pertes, par exemple si le modĂšle statistique Ă©valuant les risques « pondĂ©rĂ©s » Ă©tait erronĂ©, le manque de fonds propres induit par cette erreur peut couler la banque. C’est exactement ce qui est arrivĂ© en 2007-2008 avec les subprimes, des titres nĂ©gociables dont la notation, triple A, s’est avĂ©rĂ©e trompeuse. Cela peut tout Ă  fait se reproduire avec d’autres actifs soi-disant sĂ»rs. Par exemple, la pondĂ©ration du risque de la dette souveraine de la zone Euro est toujours Ă©quivalente Ă  0 % (zĂ©ro, vous avez bien lu) et selon un rapport (en anglais) du Parlement europĂ©en, les banques de l’Union EuropĂ©enne en dĂ©tiennent deux fois plus depuis la crise de 2008.

« Les [grandes] banques [europĂ©enne] ont augmentĂ© leurs investissements dans les emprunts d’Etat comparĂ©s Ă  leurs actifs totaux, les exposant ainsi plus au risque de la dette souveraine. Les banques sont poussĂ©es, de façon inappropriĂ©e, Ă  investir dans ces emprunts d’Etat par la pondĂ©ration Ă  0% du risque appliquĂ©e Ă  la dette souveraine. » Rapport du Parlement europĂ©en, juin 2015

« Un jour ou l’autre, les banquiers [
] vont Ă  nouveau se tromper. Et c’est lĂ  tout l’intĂ©rĂȘt des fonds propres. Les fonds propres ne sont pas lĂ  pour faire face aux risques connus, mais plutĂŽt Ă  ceux auxquels on ne s’attend pas. » Discours en anglais de Robert Jenkins, ancien membre du comitĂ© de politique financiĂšre de la Banque d’Angleterre, novembre 2015

DeuxiĂšmement, encourager les banques Ă  prĂȘter Ă  des emprunteurs soi-disant « sĂ»rs » en Ă©vitant soigneusement de prĂȘter Ă  l’économie rĂ©elle, avec la prise de risque inhĂ©rente et nĂ©cessaires Ă  la croissance de l’économie, peut mener à une mauvaise allocation du capital et la formation d’une bulle de crĂ©dit spĂ©culative. L’exemple prĂ©cĂ©dent illustre comment les accords de BĂąle ont pu inciter les banques Ă  accorder des prĂȘts hypothĂ©caires plutĂŽt que des prĂȘts aux entreprises. Et c’est lĂ  que le bĂąt blesse, la plupart des crises bancaires Ă©tant liĂ©es aux bulles spĂ©culatives immobiliĂšres.

TroisiĂšmement, seules les trĂšs grosses banques sont autorisĂ©es à dĂ©finir leur propre Ă©valuation du niveau de risque de leurs actifs, une pratique que Sheila Bair, qui a dirigĂ© l’AutoritĂ© de rĂ©solution bancaire aux États-Unis pendant la crise, a dĂ©crite comme Ă©tant d’une grande naĂŻveté : c’est en effet dans l’intĂ©rĂȘt des dirigeants bancaires de prĂ©tendre que les actifs de leurs bilans sont faiblement risquĂ©s, leur permettant ainsi de maximiser l’effet de levier d’endettement bancaire et donc la rentabilitĂ© apparente des capitaux propres, clef de voĂ»te pour justifier des plus gros salaires et/ou bonus.

Cette capacitĂ© Ă  s’autoĂ©valuer favorise les trĂšs grosses banques face aux plus petites, qui n’ont pas les moyens financiers de recourir Ă  ces modĂšles complexes et coĂ»teux d’évaluation (controversĂ©e et dangereuse) du risque. Cela entretient ce cercle vicieux entre banques et États, plus connu sous le nom de « too-big-to-fail » (n.d.t. : une banque trop grosse pour qu’on puisse la laisser tomber, Ă  cause de la faillite en chaĂźne que sa chute entraĂźnerait), tout en discriminant dĂ©favorablement envers les plus petits Ă©tablissements bancaires. Or cela aggrave la mauvaise allocation du capital au sein de l’économie car ce sont justement les banques plus petites qui concentrent leur activitĂ© sur l’économie rĂ©elle et sont ainsi pĂ©nalisĂ©es.

Adrian Blundell-Wignall, Director of the Financial and Enterprise Affairs Directorate

« Le ratio dit « Core Tier 1 » (« CET1 ») [une autre mesure du capital basĂ© sur le risque, cependant plus restreinte et plus soldie que celle du « total capital »] est le rapport entre deux nombres sans rĂ©elle pertinence, retirant ainsi toute crĂ©dibilitĂ© Ă  ce ratio lui-mĂȘme, car les banques peuvent elles-mĂȘmes modifier ce ratio. BĂąle III n’a absolument rien changĂ© Ă  tout cela. » Adrian Blundell-Wignall, Directeur Ă  la Direction des Affaires financiĂšres et des entreprises et Conseiller spĂ©cial pour les marchĂ©s financiers du SecrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’OCDE.

QuatriĂšmement, il y a un risque de modĂšle. La derniĂšre crise financiĂšre nous a montrĂ© que les banques savaient trĂšs bien prĂ©dire les risques « prĂ©visibles »  mais Ă©taient beaucoup moins bonnes en ce qui concerne la modĂ©lisation des risques « impondĂ©rables ». Et bien sĂ»r ce sont les risques auxquels on ne s’attend pas qui sont les plus dommageables. Se fier Ă  ces modĂšles Ă©quivaudrait Ă  se fier Ă  un gilet de sauvetage ayant rĂ©ussi ses tests de qualitĂ© pour un usage en piscine, mais qu’on utiliserait en pĂ©riode de tempĂȘte en haute mer.

« Il est maintenant certain que ces modĂšles sous-estiment frĂ©quemment et largement la probabilitĂ© que des Ă©vĂšnements Ă  risque de perte extrĂȘme se produisent ainsi que l’ampleur de ces pertes. » Brookings Institution, Think tank amĂ©ricain

« Si vous ne regardez que le niveau de risque des actifs, vous oubliez le fait que vous pouvez vous ĂȘtre prĂ©cisĂ©ment trompĂ© sur le niveau de risque de ces actifs ». Lloyd Blankfein, PDG de Goldman Sachs

Les rĂ©gulateurs ont pris conscience de certaines de ces difficultĂ©s et quelques mesures ont Ă©tĂ© prises pour tenter d’y remĂ©dier. Par exemple, en janvier 2016, Le ComitĂ© de BĂąle sur la supervision bancaire a annoncĂ© une poignĂ©e de petites amĂ©liorations concernant la façon dont les activitĂ©s de marchĂ© des banques doivent calculer leur besoin en capital : entre autres, les modĂ©lisations de risque interne utilisĂ©es dans certaines activitĂ©s de marchĂ©s devront dorĂ©navant subir un contrĂŽle de qualitĂ© plus strict auprĂšs des superviseurs bancaires, notamment en matiĂšre de risque extrĂȘme (« tail-risk »). Mais il n’en demeure malheureusement pas moins que le concept mĂȘme de rĂ©gulation via les « actifs pondĂ©rĂ©s par les risques » n’est toujours pas remis en cause


Avec tous ces problĂšmes, c’est sans surprise que le capital rĂšglementaire basĂ© sur les coefficients de pondĂ©ration des risques s’est avĂ©rĂ© ĂȘtre un piĂštre indicateur dans la prĂ©diction des faillites bancaires.

À quel point mauvais ? Lehmans Brothers avait un Ratio Tier 1 de 11 % quelques jours avant sa chute, et Dexia Ă©tait bien partie avec 10,4 % seulement trois mois avant de devoir planifier sa liquidation de maniĂšre ordonnĂ©e. Dans les deux cas, ces ratios Ă©taient trĂšs proches des minimums requis par Basel III. Avant que la crise n’éclate, il n’y avait que trĂšs peu de diffĂ©rence entre le niveau de capital rĂšglementaire des banques allant connaitre des difficultĂ©s et les autres banques. Andy Haldane, directeur Ă  la Banque d’Angleterre, en conclut que « se fier aux ratios de capital rĂ©glementaire pour prĂ©dire une crise Ă©quivaut Ă  jouer Ă  pile ou face ».

Quel montant de capitaux propres devrait détenir une banque ?

En ce qui concerne le niveau des fonds propres rĂšglementaires des banques, celui-ci Ă©tait ridiculement faible avant la crise. Le comitĂ© de BĂąle écrit en 2010 que, sous BĂąle II, « les banques pouvaient dĂ©tenir aussi peu que 2 % de fonds propres sous la forme d’actions ordinaires par rapport Ă  l’actif pondĂ©rĂ© en fonction des risques ». Gardez bien Ă  l’esprit que 2 % des actifs pondĂ©rĂ©s par le risque correspond Ă  1 % – ou moins – du total des actifs. Cela revient Ă  dire que si la valeur des actifs de la banque perd 1 %, la banque devient insolvable.

BĂąle III a clarifiĂ© les dĂ©finitions et a relevĂ© l’exigence du « total capital » entre 8 % et 13 % des actifs pondĂ©rĂ©s des risques.

Cela suffit-il ? Non. Les chercheurs du FMI (article en anglais) sont arrivĂ©s Ă  la conclusion suivante : dans leur estimation la plus prudente, les banques devraient avoir l’équivalent de 18 % de fonds propres par rapport aux actifs pondĂ©rĂ©s en fonction des risques pour pouvoir absorber des chocs similaires Ă  ceux ayant touchĂ© les pays de l’OCDE au cours des 50 derniĂšres annĂ©es. Un minimum considĂ©rablement au-dessus des exigences de BĂąle III.

Les chercheurs du comitĂ© de BĂąle, quant Ă  eux, ont conclu qu’une fourchette entre 16 % et 19 % semblait appropriĂ©e dans une Ă©tude menĂ©e aprĂšs la crise (rĂ©sumĂ© dans ce papier en tant que BCBS (2010a), en anglais). Un document de travail (en anglais) fourni par la Banque d’Angleterre, datant de 2011 suggĂšre que 20 % seraient la quantitĂ© optimale pour protĂ©ger la sociĂ©tĂ©. Dans un papier plus rĂ©cent de dĂ©cembre 2015, la Banque d’Angleterre affirme qu’un ratio de 10 % Ă  14 % pourrait ĂȘtre suffisant, mais prĂ©cise que dans des pĂ©riodes Ă©conomiques troubles – aprĂšs l’éclatement d’une bulle du crĂ©dit – le ratio devrait ĂȘtre bien plus Ă©levĂ©.

Ces Ă©tudes suggĂšrent que les rĂ©gulateurs devraient encore augmenter les exigences de fonds propres par rapport Ă  celles de BĂąle III. Les trĂšs grosses banques peuvent nĂ©cessiter en temps normal trĂšs peu de fonds propres, en revanche comme l’a fait remarquer la Banque d’Angleterre, elles en ont besoin Ă©normĂ©ment lorsque le systĂšme bancaire est sous tension dans son ensemble. Jusqu’Ă  prĂ©sent, la rĂ©ponse « officielle » (mais illusoire) Ă  ce problĂšme a Ă©tĂ© de faire en sorte que les banques en difficultĂ© fassent subir les pertes aux investisseurs qui leur ont prĂȘtĂ©es de l’argent, un processus appelĂ© « bail-in » (une note sur le jargon : un « bail-in » transfĂšre les pertes aux crĂ©anciers de la banques, soit un « renflouement interne », tandis qu’un « bail-out », soit un « renflouement externe », transfĂšre les pertes et le coĂ»t du sauvetage sur les contribuables. Les bail-ins sont censĂ©s Ă©viter la nĂ©cessitĂ© du renflouement externe).

La solution du « bail-in » prĂ©suppose que les investisseurs devant la subir peuvent absorber leurs pertes sans qu’eux-mĂȘmes se retrouvent en difficultĂ© et rĂ©pandent un sentiment de panique. Cette supposition est d’une nature trĂšs optimiste, sachant que la plupart des banques sont non seulement exposĂ©es et corrĂ©lĂ©es Ă  des risques similaires mais aussi trĂšs fortement interconnectĂ©es et interdĂ©pendantes (pour plus d’information sur le sujet cliquer ici). Tant que des doutes subsisteront sur le rĂ©alisme de la mise en Ɠuvre opĂ©rationnelle du « bail-in », les banques devraient avoir un montant de fonds propres bien plus Ă©levĂ©e que si elles Ă©taient de plus petites tailles et moins dĂ©pendantes les unes des autres.

En ce qui concerne le ratio de levier d’endettement, le message est le mĂȘme. La proposition BĂąle III propose un ratio de levier de 3 % donnant la possibilitĂ© aux banques d’utiliser un effet de levier de 33 € d’endettement pour 1 € de fonds propres. Cela autorise les banques Ă  se financer Ă  97 % par de la dette : en d’autres termes, une baisse de 1 % de la valeur de ses actifs induit une augmentation de cet effet de levier Ă  50x pour 1x, et une perte de 3 % la rend insolvable.

 « Un effet de levier atteignant 33 pour 1 est si important qu’il perd tout sens Ă©conomique » – La participation de Finance Watch à l’audition devant le Parlement europĂ©en (ECON), le 11 octobre 2011 @10min 30s 

Il convient de souligner que mĂȘme une faible augmentation du ratio de levier d’endettement pourrait apporter des amĂ©liorations significatives. La BCE a estimĂ© que, pour les banques avec un levier de 33x pour 1x (c.-Ă -d. avec seulement 3 % de fonds propres), atteindre un ratio de levier d’endettement de 5 % serait 2 fois plus bĂ©nĂ©fique en matiĂšre de rĂ©duction de leur probabilitĂ© de faillite, qu’avec la proposition actuelle de 3 % (BCE Table A.3 en anglais).

En 2012, Finance Watch recommandait que l’UE mette en place un ratio de levier de 5 % (calculĂ© sur le montant des actifs bruts, c’est Ă  dire sans compensation / « netting » des produits dĂ©rivĂ©s).

L’OCDE recommande Ă©galement Ă  l’Union EuropĂ©enne de fixer le ratio de levier Ă  5 %, ce qui serait suffisant pour compenser les pertes extrĂȘmes inattendues.

Certains observateurs ont recommandĂ© des niveaux de fonds propres bien plus Ă©levĂ©es. Robert Jenkins, ancien membre du comitĂ© de politique financiĂšre de la Banque d’Angleterre soutient quant Ă  lui un ratio de 20 % (« Let’s make a deal », juillet 2012, en anglais).

Anat Admati et Martin Hellwig, co-auteurs de l’excellent et trĂšs accessible livre sur le capital des banques, The Banker’s New Clothes (en anglais) (ici un article en français), dĂ©montrent avec de façon convaincante que les banques devraient dĂ©tenir 20 Ă  30 % de leurs actifs non pondĂ©rĂ©s sous forme de fonds propres.

VidĂ©o (2min 52s, en anglais) avec Anat Admati : « The Bankers’ New Clothes »

FOCUS: La magie des véhicules de titrisation hors bilan

Avant la crise, les banques utilisaient des vĂ©hicules de titrisation hors bilan pour contourner les exigences en fonds propres, transfĂ©rant ainsi leurs actifs et les risques vers un fonds commun de crĂ©ances dĂ©consolidĂ© et financĂ© par des billets de trĂ©sorerie Ă  court terme (« commercial paper conduits »). Ce type de montage « structuré » leur permettait de ne pas avoir Ă  inclure ces vĂ©hicules dans le calcul des fonds propres rĂ©glementaires, alors qu’elles demeuraient in fine en risque sur ces actifs (notamment via des engagements hors-bilan de lignes de crĂ©dit de refinancement des billets de trĂ©sorerie en cas d’assĂšchement du marchĂ©). Et bien Ă©videmment, ces risques se matĂ©rialisĂšrent et refirent surface avec la crise. Retour de bĂąton assuré !

La Brookings Institution explique : « L’exemple le plus flagrant fĂ»t la crĂ©ation de vĂ©hicules d’investissement structurĂ©s (SIV en anglais), qui Ă©taient des entitĂ©s juridiques spĂ©cialisĂ©es dans l’emprunt d’argent Ă  court terme sur le marchĂ© monĂ©taire et l’achat de prĂȘts titrisĂ©s et d’autres actifs financiers auprĂšs des banques. Ces entitĂ©s Ă©taient considĂ©rĂ©es d’aprĂšs les normes comptables comme des sociĂ©tĂ©s tierces ne nĂ©cessitant pas d’ĂȘtre prises en compte dans le bilan consolidĂ© des banques. Du coup, les actifs de la banque Ă©taient vendus Ă  ces entitĂ©s, et les exigences en fonds propres diminuaient ainsi au fur et Ă  mesure que le montant d’actifs se rĂ©duisait. Malheureusement, les SIV Ă©taient en rĂ©alitĂ© une pure crĂ©ation des banques qui les finançaient totalement, ou tout du moins, qui dĂ©pendaient grandement d’elles pour se refinancer via les marchĂ©s financiers, surtout en temps de crise. En gĂ©nĂ©ral, la banque « sponsor » du SIV avait soit un accord pour fournir la liquiditĂ© nĂ©cessaire au SIV en cas de besoin, re-transfĂ©rant ainsi le risque de crĂ©dit Ă  la banque, soit les liens entre le SIV et la banque Ă©taient si forts que la banque n’avait d’autre choix que de sauver le SIV pour protĂ©ger sa rĂ©putation. »

Plus prĂ©occupant encore, certaines donnĂ©es rĂ©centes de la BCE indiquent que les banques recommencent Ă  faire la mĂȘme chose. Un rapport du Parlement europĂ©en (en anglais) de juin 2015 souligne : « La rĂ©surgence des risques hors bilan des grandes banques aprĂšs la crise suggĂšre que ces expositions sont toujours un mĂ©canisme efficace pour permettre Ă  ces banques de contourner la rĂšglementation en matiĂšre d’exigence de fonds propres ».

Diagramme 10 : ÉlĂ©ments hors bilan sur les actifs totaux, rapport du Parlement europĂ©en de juin 2015). [Single Supervisory Mechanism Banks (= SSM banks) : Banques soumises au MĂ©canisme de Supervision Unique (MSU) de la BCE Global Systemically Important Banks (=G-SIBs) : Banques systĂ©miques au niveau mondial]

EspĂ©rons que la rĂ©surgence de ces risques hors bilan, coupléé avec la rĂ©apparition de la titrisation et d’autres prĂ©mices d’avant crises, ne fasse en sorte que l’histoire se rĂ©pĂšte.

De l’importance des mots: Les fonds propres ne sont pas « mis Ă  l’écart » de l’économie, ils la font tourner

On croit, Ă  tort, que les fonds propres d’une banque sont « mis Ă  l’écart », comme si cet argent nĂ©cessaire pour satisfaire les exigences plus strictes en matiĂšre de capital Ă©tait un poids mort pour l’économie, enfermĂ© de maniĂšre stĂ©rile dans un coffre-fort. En rĂ©alitĂ©, c’est tout le contraire. Tout comme n’importe quelle entreprise utilise l’argent de ses actionnaires pour engager du personnel et investir dans des machines ou de l’équipement, les banques utilisent leurs fonds propres pour financer leurs prĂȘts et autres activitĂ©s, dont la plupart font marcher l’économie.

Cette idĂ©e reçue provient probablement d’une confusion faite entre deux termes techniques : « capital d’une banque » et « rĂ©serves d’une banque ». Ces termes sont Ă  tort considĂ©rĂ©s comme interchangeables, en rĂ©alitĂ© ils ont des significations techniques trĂšs diffĂ©rentes. En termes comptables, le capital est un « passif » alors que les rĂ©serves sont un « actif ». Au niveau rĂ©glementaire, le capital assure contre le risque d’insolvabilitĂ© alors que les rĂ©serves protĂšgent contre celui de manque de liquiditĂ©.

Si cela ne vous Ă©claire pas plus que ça, continuons Ă  expliquer la diffĂ©rence entre ces termes et pourquoi sont-ils aussi souvent confondus ?

« Le capital » : c’est la ressource propre d’une banque permettant de financer ce qu’elle n’a pas empruntĂ©. GĂ©nĂ©ralement, cela inclut les fonds propres (c.-Ă -d. leurs actions ordinaires) et les bĂ©nĂ©fices dĂ©gagĂ©s et non distribuĂ©s par la banque. Le capital n’a pas Ă  ĂȘtre remboursĂ© ce qui en fait un outil efficace pour absorber les pertes. C’est d’ailleurs pour cela que les rĂ©gulateurs ont fixĂ© une exigence minimale, constituant ainsi un rempart contre l’insolvabilitĂ© (l’insolvabilitĂ© signifie que les actifs d’une entreprise valent moins que ses passifs, auquel cas la continuation des activitĂ©s de l’entreprise pourrait ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme frauduleuse).

« Les rĂ©serves » : cela fait rĂ©fĂ©rence Ă  la monnaie fiduciaire entreposĂ©e dans les coffres d’une banque servant pour les retraits quotidiens des clients en numĂ©raire, ainsi que la monnaie scripturale que les banques conservent auprĂšs de leur banque centrale dans le cadre du fonctionnement du marchĂ© interbancaire. Comme il est plus facile pour une banque de mobiliser ses rĂ©serves ou d’autres actifs Ă  court terme (contrairement Ă  l’argent que la banque a prĂȘtĂ©), ces rĂ©serves sont indispensables pour protĂ©ger la banque contre un un retrait massif, et c’est pourquoi les rĂ©gulateurs fixent des exigences minimales de liquiditĂ© pour se prĂ©munir contre ce risque. Pour les banques, le risque de liquiditĂ© signifie avoir assez de trĂ©sorerie disponible pour faire face Ă  la demande de liquiditĂ© des clients et investisseurs. Avec les banques centrales comme dernier recours pour fournir ces liquiditĂ©s, les problĂšmes qui se limitent simplement la liquiditĂ© sont souvent de nature temporaire et faciles Ă  pallier – tant que la solvabilitĂ© de la banque n’entre pas en jeu !

Durant la crise financiĂšre, la solvabilitĂ© des banques Ă©tait le problĂšme principal. Bien que ce soit le manque de liquiditĂ©s qui ait effectivement dĂ©clenchĂ© leurs faillites, car ces banques manquaient de trĂ©sorerie pour rĂ©pondre Ă  la demande de retrait de liquiditĂ©s des dĂ©posants et investisseurs inquiets, c’est la peur qu’elles ne soient plus solvables qui Ă©tait la motivation derriĂšre la volontĂ© de ces crĂ©anciers de vouloir rĂ©cupĂ©rer leur argent. Le manque de liquiditĂ© Ă©tait l’effet alors que le manque de fonds propres en Ă©tait la cause.

Malheureusement, la plupart des gens confondent ces deux termes, capital et rĂ©serves. Pour compliquer les choses, le terme mĂȘme de « rĂ©serves » a plusieurs sens : il est parfois utilisĂ© pour dĂ©crire une partie des fonds propres de la banque, tel que les bĂ©nĂ©fices non distribuĂ©s, ce qui est trĂšs diffĂ©rent des rĂ©serves maintenues par une banque auprĂšs de la banque centrale (tel qu’évoquĂ© prĂ©cĂ©demment). Certains parlent mĂȘme de « rĂ©serves de capital » ; du coup, il ne faut pas s’étonner du flou qui rĂšgne autour de ce que recouvre vraiment le concept du capital d’une banque


 

Cela a cependant des consĂ©quences rĂ©elles en ce qui concerne la protection du citoyen face Ă  la faillite des banques. Dans son livre « The Banker’s New Clothes » (en anglais), les chercheurs Anat Admati et Martin Hellwig expliquent comment cette confusion sape tout effort pour rĂ©glementer les fonds propres des banques :

« La confusion entourant le terme « capital bancaire » est omniprĂ©sente. Selon de nombreux articles de presse, les banques seraient obligĂ©es de « mettre de cĂŽtĂ© » une certaine quantitĂ© de capital pour satisfaire les nouvelles rĂšglementations. Faire rĂ©fĂ©rence aux rĂ©serves de capital suggĂšre que la rĂ©gulation force les banques Ă  garder l’argent « endormie » dans les caisses de la banque les empĂȘchant, ainsi, de la mettre au service de l’économie. Comme diraient les lobbyistes du secteur bancaire : « Un dollar en fonds propres, c’est un dollar de moins pour faire tourner l’économie ».

Cette confusion est insidieuse, car elle biaise le dĂ©bat, suggĂ©rant des coĂ»ts et des choix qui n’ont pas lieu d’ĂȘtre. Un choix existe bien en ce qui concerne l’exigence de rĂ©serves, qui requiert de dĂ©tenir une fraction de leurs dĂ©pĂŽts en argent comptant ou en dĂ©pĂŽts auprĂšs de la banque centrale. Cependant, les exigences concernant le capital sont distinctes des exigences concernant les rĂ©serves et n’impliquent en aucun cas les mĂȘmes compromis. En confondant volontairement les deux, il est plus facile de faire valoir que les exigences concernant le capital empĂȘchent les banques de prĂȘter, alors qu’il n’en est rien. »

Voici quelques exemples de personnalitĂ©s, qui devraient rĂ©flĂ©chir Ă  deux fois avant de faire des dĂ©clarations prĂȘtant Ă  confusion sur le capital des banques :

FAUX

« Pensez au capital comme
. Ă  de l’épargne de prĂ©caution pour les mauvais jours. »

Andrew Ross Sorkin, journaliste du New York Times et auteur de “Too Big To fail”, janvier 2013

FAUX

« Un dollar en fonds propres, c’est un dollar de moins pour faire tourner l’économie .»

Steve Bartlett, ancien membre représentant du Texas au congrÚs américain et lobbyiste du secteur bancaire, 17 septembre 2010

FAUX

« La nouvelle rĂ©gulation obligerait les banques anglaise Ă  dĂ©tenir 600 milliards de livres de capitaux en plus, alors qu’elles pourraient s’en servir pour prĂȘter aux entreprises ou aux mĂ©nages. »

Association des Banquiers Britanniques, juin 2010

FAUX

« Plus de fonds propres
 limiteraient la capacitĂ© des banques Ă  fournir des prĂȘts au reste de l’économie. Cela rĂ©duirait la croissance et engendrerait des effets nĂ©gatifs pour tous. »

Josef Ackermann, ancien PDG de la Deutsche Bank, 20 novembre 2009

Il n’est pas Ă©tonnant qu’un tel discours de la part de tels « experts » trouble les gens qui ne savent plus trop quoi penser. De plus, beaucoup de grands mĂ©dias continuent d’écrire sur ce soi-disant capital « mis de cĂŽté » (en anglais,  « set aside »), renforçant par la mĂȘme occasion l’idĂ©e d’un choix entre le capital des banques et leurs prĂȘts (mĂȘme lorsque ce capital est « mis de cĂŽté » dans le but de pouvoir prĂȘter) :

“The buffer forces banks to set aside capital to support lending in a downturn.” (Washington Post, 1 dĂ©cembre 2015)

“In January, the biggest lenders must start to set aside ‎extra capital.” (Financial Times, 1 octobre 2015)

“Global banking regulators are proposing two alternatives for forcing banks to set aside far more money to cover the risk of interest rate changes to their earnings and core financial cushions.” (Reuters, 8 June 2015)

“Regulators around the world are fencing off domestic financial markets, forcing banks to set aside capital and liquidity to support local lending.” (Economist, 21 June 2014)

Si, par hasard, vous ĂȘtes journaliste et vous avez envie d’écrire sur la « mise de cĂŽté » des fonds propres bancaires, vous devriez jeter un coup d’Ɠil aux propos de cet ancien responsable de la Banque d’Angleterre, David Miles :

JUSTE

« On considĂšre souvent que ces exigences en matiĂšre de capital entraineraient un surplus de fonds propres qui rĂ©duirait l’argent disponible pour les prĂȘts. C’est pour ainsi dire l’opposĂ© de la rĂ©alitĂ©. Les fonds propres sont une source de financement ; toute chose Ă©gale par ailleurs, une banque qui lĂšve plus de fonds propres a plus d’argent Ă  prĂȘter — pas moins. » David Miles(en anglais), 23 fĂ©vrier 2011

Lobby bancaire et mythes : Action !

Depuis la crise, beaucoup de rĂšglementations ont Ă©tĂ© mises en place et d’autres sont en prĂ©paration. Pour ce qui est des fonds propres, la lĂ©gĂšre augmentation des exigences concernant ce capital bancaire mis en place par les accords de BĂąle III (ceux pondĂ©rĂ©s en fonction des risques), a Ă©tĂ© largement transposĂ©e dans l’Union EuropĂ©enne via la Directive europĂ©enne sur les fonds propres rĂšglementaires (« CRD IV »), et des travaux sur une proposition modeste pour un ratio de levier d’endettement ont dĂ©butĂ© en 2016.

Mais les lobbyistes sont de retour. Pendant que les rĂ©gulateurs se concentrent sur la croissance et font l’inventaire des mesures lĂ©gislatives qui ont Ă©tĂ© adoptĂ©es, les lobbies bancaires contre-attaquent. Voici quelques exemples :

Les rĂ©ponses du secteur bancaire Ă  la consultation de la Commission europĂ©enne sur l’« Incidence possible du rĂšglement « CRR » et de la Directive « CRD IV » sur le financement bancaire de l’économie » qui a pris fin en octobre 2015, clame encore et encore que, selon eux, la hausse des exigences en fonds propres nuirait Ă  l’économie. La FĂ©dĂ©ration Bancaire EuropĂ©enne a ainsi Ă©crit : « Nous craignons que ce projet de rĂšglementation ait un impact significatif sur le capital des banques et par consĂ©quent sur les banques elles-mĂȘmes, leurs clients ainsi que les marchĂ©s et l’économie tout entiĂšre ». L’Institut de la Finance Internationale, un lobby international en faveur des grandes banques, a mis en garde contre « un cadre trop prudentiel qui limite Ă  tort la capacitĂ© de financement des banques europĂ©ennes ». L’Association des Banquiers SuĂ©dois, un des lobbies bancaires nationaux, a rĂ©pondu qu’« une hausse des exigences en matiĂšre de capital entraverait les ressources des banques ce qui induirait une baisse de l’offre de crĂ©dits ».

Ces arguments cherchent Ă  cultiver l’idĂ©e trompeuse que la rĂšglementation des fonds propres est nĂ©faste pour l’économie rĂ©elle, alors qu’en rĂ©alitĂ© ce sont les bĂ©nĂ©fices des banques qui s’en verront affectĂ©es.

La consultation de la Commission EuropĂ©enne sur la titrisation, les obligations sĂ©curisĂ©es (« covered bonds »), la rĂšglementation de l’Union EuropĂ©enne pour les services financiers, et la consultation du ComitĂ© de BĂąle sur la supervision bancaire concernant le portefeuille de nĂ©gociation des activitĂ©s de marchĂ©s des banques (« trading book ») sont autant d’occasion et font partie des nombreux prĂ©textes utilisĂ©s pour remettre en cause les nouvelles rĂšgles sur les fonds propres.

Trois mythes du lobby bancaire démythifiés

« Il y a trois mythes qui se sont propagĂ©s comme une trainĂ©e de poudre, dupant outrageusement presque tous les principaux responsables politiques, qui, croyez-le ou non, ne voulaient pas prendre le risque de se tromper. Du coup, on crie victoire pour un niveau de ratio de levier d’endettement de 3% Ă  4%, alors qu’il faudrait cibler un ratio de 16% Ă  20%. »

Robert Jenkins, ancien membre du comitĂ© de politique financiĂšre de la Banque d’Angleterre

 

On comprend aisĂ©ment pourquoi les entreprises qui tirent profit d’un effet de levier Ă©levĂ© s’opposent Ă  une hausse des exigences de fonds propres. AprĂšs tout, les banques plaident dans leurs propres intĂ©rĂȘts, et non ceux de la sociĂ©tĂ© civile. Cependant, les dirigeants politiques devraient prendre en considĂ©ration que la crise financiĂšre est une consĂ©quence directe de la sous-capitalisation des banques. Il est dĂ©cevant de se voir ressasser encore et encore ces mĂȘmes mythes dĂ©fraichis sur les fonds propres des banques, si tĂŽt aprĂšs la crise.

Simon Johnson, professeur au MIT Sloan School of Management et ancien Ă©conomiste en chef du FMI pendant la crise financiĂšre, explique pourquoi les politiques sont Ă  l’écoute de ces mythes, encore et encore :

« Que ce soit aux Etats-Unis ou en Europe, les responsables politiques sont bridĂ©s par une mĂȘme crainte oppressante : que leurs Ă©conomies retombent en rĂ©cession – ou pire encore. Les grandes banques jouent sur cette crainte en prĂ©tendant qu’une rĂ©forme financiĂšre entraĂźnerait une baisse sensible de leurs bĂ©nĂ©fices, et donc une incapacitĂ© Ă  octroyer des crĂ©dits, ou que cela entraĂźnerait toutes sortes d’effets pervers non dĂ©sirĂ©s. Il y a eu une vĂ©ritable avalanche de lobbying sur ce point, ce qui a eu pour consĂ©quence de ralentir l’action des dirigeants, par crainte de nuire Ă  l’économie. Mais c’est une grave erreur – fondĂ©e sur une incapacitĂ© Ă  comprendre comment les grandes banques, elles, peuvent vraiment nuire Ă  l’économie. » « L’angoisse de la rĂ©forme bancaire », juillet 2013 (en anglais)

Quel est l’impact sur l’économie rĂ©elle ?

Dans la cĂ©lĂšbre fable d’Ésope, « Le Garçon qui criait au loup », un gamin s’amuse Ă  crier au loup sans raison, jusqu’au jour oĂč finalement il se retrouve nez Ă  nez avec l’animal, et lĂ  plus personne n’est prĂ©sent pour lui venir en aide. Il semble en revanche peu plausibles que les banques trop grosses pour faire faillite soient laissĂ©es aux loups, mais peut-ĂȘtre que cette fable (en anglais) prendra enfin tout son sens quand on la contemple au vu du lobbying bancaire sur les fonds propres ?

Les premiers « cris au loup » sont apparus en 2010, quand le lobby bancaire a lancé de sérieux avertissements sur la hausse des exigences de fonds propres :

« Un des risques majeurs de ce paquet de rĂ©formes est l’imposition d’exigences de fonds propres et de liquiditĂ© qui se traduiront par des volumes de prĂȘts plus faibles Ă  un coĂ»t plus Ă©levĂ©, et ce, Ă  un moment oĂč la reprise Ă©conomique est encore fragile. Il s’agit ici d’une question tout autant au niveau de l’ampleur de ces exigences, que de la date de leur mise en place et de leurs dispositions transitoires. » AFME Briefing Note, BN10‐12, Basel December 2009 Package and CRD (en anglais)

Ces avertissements se sont rĂ©vĂ©lĂ©s sans fondement. Voici ce qui est rĂ©ellement arrivĂ©, d’aprĂšs une Ă©tude de la Banque des RĂšglements Internationaux datant de septembre 2013, soit trois ans plus tard :

« Dans leur ensemble, que ce soit l’actif des banques ou leur propension Ă  accorder du crĂ©dit ne semble pas avoir Ă©tĂ© affectĂ© outre mesure par la mise en place de normes plus contraignantes sur les fonds propres. Quoi qu’il en soit, les banques qui avaient des ratios de capital Ă©levĂ©s au dĂ©but du processus ou une forte rentabilitĂ© dans les annĂ©es post-crise ont eu tendance Ă  croĂźtre plus que les autres banques. Cela souligne l’importance de bilans bancaires sains pour soutenir l’octroi de prĂȘts. » BIS Quarterly Review (en anglais)

Ce constat est toutefois Ă  nuancer. Une étude (en anglais) datant de 2014 menĂ©e par des chercheurs du FMI et de la Banque d’Angleterre a conclu que des exigences de fonds propres plus Ă©levĂ©s ont en effet conduit Ă  une lĂ©gĂšre contraction du crĂ©dit, mais seulement sur une courte pĂ©riode, et que son impact sur le PIB Ă©tait statistiquement non significatif. Une autre Ă©tude (en anglais) dirigĂ©e par David Miles de la Banque d’Angleterre l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente a d’ailleurs conclu que ces coĂ»ts Ă©conomiques avaient Ă©tĂ© largement exagĂ©rĂ©s.

En 2014, la Banque d’Angleterre a dĂ©voilé une analyse (en anglais) ayant pour but de comprendre comment l’augmentation des exigences de fonds propres avait affectĂ© les prĂȘts consentis par les banques britanniques entre 1990 et 2011. Le rĂ©sultat est similaire, aprĂšs une premiĂšre baisse, la croissance d’octroi de prĂȘts a plus ou moins retrouvĂ© son niveau initial dans les trois ans qui suivirent.

Enfin, Stephen Cecchetti, un chercheur universitaire et ancien chef de la recherche Ă  la Banque des RĂšglements Internationaux, oĂč siĂšge le ComitĂ© de BĂąle sur la supervision bancaire, a constaté (en anglais) que, dans l’ensemble, les prĂ©visions du lobby bancaire ne sont pas corroborĂ©es par les faits :

« Depuis la crise, les exigences et les niveaux de fonds propres ont tous deux augmentĂ© sensiblement. Pourtant, en dehors de la zone euro encore fragile, les spreads de crĂ©dit ont Ă  peine bougĂ©, les marges nettes d’intĂ©rĂȘt des banques ont chutĂ©, et les volumes de prĂȘts sont en hausse. »

Dans l’ensemble, ces Ă©tudes suggĂšrent que les rĂ©sultats des Ă©tudes du lobby financier, bien que pas tout Ă  fait faux, ont soit Ă©tĂ© largement exagĂ©rĂ©s, soit ont volontairement omis de citer des explications alternatives (telles que la fragilitĂ© de la zone euro).

Avec la rĂšglementation des fonds propres actuellement de nouveau Ă  l’étude, il est essentiel que les dirigeants politiques se souviennent de tout cela, afin qu’ils puissent mettre en perspective ces nouveaux « cris au loup ». RĂ©cemment c’est la FĂ©dĂ©ration Bancaire EuropĂ©enne qui a fait part d’un « cri » similaire dĂ©clarant que « les exigences de fonds propres accrues rĂ©duisent la capacitĂ© des banques à prĂȘter ». Les Ă©tudes ci-dessus suggĂšrent que cela peut ĂȘtre vrai pour certaines banques, dans certaines circonstances, mais que cela concerne en particulier les banques sous-capitalisĂ©es, correspondant Ă  leur pĂ©riode de transition vers un niveau de fonds propres plus Ă©levĂ©. De plus, ces exigences n’ont qu’un impact limitĂ© sur l’économie rĂ©elle. Au total, les avantages pour la sociĂ©tĂ© civile d’avoir des banques avec des fondations financiĂšres saines et solides sont bien plus Ă©levĂ©s.

Ces avantages sont applicables mĂȘme lorsque les banques sont en transition vers un niveau plus Ă©levĂ© de fonds propres. Andrew Haldane de la Banque d’Angleterre nous explique pourquoi :

(Image: By NiccolĂČ Caranti – Own work, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=26517262)

« La croissance du crĂ©dit est faible parce que les taux d’intĂ©rĂȘt dĂ©biteurs des banques ont fortement augmentĂ© en fonction de leurs coĂ»ts de financement. Ces coĂ»ts de financement plus Ă©levĂ©s reflĂštent les craintes du marchĂ© quant Ă  la soliditĂ© des banques. La hausse du coussin de fonds propres des banques diminue ce risque, rĂ©duisant ainsi leurs taux de refinancement et de prĂȘt. Cela devrait soutenir la croissance du crĂ©dit et des dĂ©penses dans l’économie. » Le Times, le 11 juillet 2012

Les donnĂ©es empiriques montrent qu’il n’y a pas de lien entre le coĂ»t induit par les prĂȘts bancaires et le niveau de levier d’endettement utilisĂ© par les banques. Elles montrent aussi qu’aucun lien n’existe entre l’endettement bancaire et la croissance du PIB, comme l’avait fait remarquer Finance Watch dans son discours en 2011 au Parlement europĂ©en. En somme, les arguments affirmant que les banques trĂšs fortement endettĂ©es sont bonnes pour l’économie devraient ĂȘtre pris avec beaucoup de scepticisme.

Une fois la transition achevĂ©e vers un niveau de fonds propres plus importants, l’octroi de crĂ©dits Ă  l’économie rĂ©elle pourra repartir car les banques prĂ©cĂ©demment sous-capitalisĂ©es seront Ă  nouveau solides. Une enquĂȘte rĂ©cente de la BCE sur l’accĂšs des entreprises au financement datant de septembre 2015 suggĂšre que cela se produit dĂ©jĂ . Elle a constatĂ© que la disponibilitĂ© des prĂȘts bancaires pour les PME a augmentĂ© et que les PME se plaignent moins du manque d’« accĂšs au financement » :

Diagramme 11 : Changement dans la disponibilitĂ© des sources de financement externe (Ă  gauche) et classement de « l’accĂšs au financement » perçu comme problĂ©matique » (Ă  droite) (© ECB survey)

Il se trouve que la plainte principale des entreprises dans cette enquĂȘte Ă©tait un manque de demande finale et une pression concurrentielle trop forte — deux facteurs peu influencĂ©s par les variations de l’offre de prĂȘts. Cette distorsion illustre bien comment la perception de « cause Ă  effet » diffĂšre entre la vision des lobbies bancaire et celle qui Ă©mane de l’économie rĂ©elle.

Enfin, les banques avec plus de fonds propres semblent ĂȘtre Ă  mĂȘme de prendre de meilleures dĂ©cisions en ce qui concerne l’octroi de prĂȘts. Anat Admati affirme qu’une banque avec, par exemple, 25 % de fonds propres serait plus en mesure de prendre de meilleures dĂ©cisions dans l’octroi de prĂȘts que celles avec 5 % de capitaux propres ; parce qu’elle est Ă  la fois moins susceptible de sur-investir dans des prĂȘts excessivement risquĂ©s, et aussi moins encline Ă  sous-investir Ă  cause de son surendettement.

FOCUS: Une affirmation outranciĂšre du lobby

« Les exigences de fonds propres plus Ă©levĂ©s crĂ©ent de l’incertitude sur le marchĂ© financier. » RĂ©ponse de la FĂ©dĂ©ration Bancaire EuropĂ©enne à la consultation de la Commission EuropĂ©enne sur l’impact possible de CRR et CRD IV sur le financement bancaire de l’économie, le 7 octobre 2015

C’est l’inverse qui est vrai. Des fonds propres plus Ă©levĂ©s augmentent la confiance des marchĂ©s financiers dans la solvabilitĂ© des banques. Inversement, un faible niveau de fonds propres crĂ©e des doutes sur la solvabilitĂ© des banques, ce qui peut conduire Ă  une incertitude massive dans les marchĂ©s financiers lors d’une crise. Voici un rappel de ce Ă  quoi ressemblait ce genre d’incertitude en 2008 :

https://www.youtube.com/watch?v=NIBDVH8fRqc

CNN, les bourses rĂ©agissent Ă  l’effondrement de Lehman Brothers, le 15 septembre 2008

Que changerait une réglementation plus stricte sur le capital ?

Contrairement Ă  ce que dit le lobby bancaire, une rĂšglementation des fonds propres plus stricte ne pĂ©nalisera pas les banques, mais les aidera Ă  revenir Ă  des pratiques plus saines telles que la crĂ©ation de valeur durable Ă  long terme. Certes, certains actionnaires apprĂ©cient les rentabilitĂ©s Ă©levĂ©es, mais illusoires car non ajustĂ©es des risques, qu’ils obtiennent des banques fortement endettĂ©es en pĂ©riode prospĂšre. Cependant, cette approche revient Ă  parier que le pire n’arrivera pas et que le cours de bourse de leurs actions ne s’effondra pas en temps de crises, ou tout du moins que les banques seront renflouĂ©es par la puissance publique. Or, Ă  long terme, les investisseurs ne peuvent plus se leurrer et doivent anticiper ses mauvaises passes : en effet, comme une Ă©tude du FMI l’a montrĂ©, le cours de bourse des grandes banques ayant le plus de fonds propres a beaucoup mieux performé que les autres lors de la derniĂšre crise (FMI 2010).

Que vous demandiez Ă  des actionnaires ou des clients, la plupart prĂ©fĂšreront une banque solide qui passe au travers des crises et qui fait des profits stables plutĂŽt qu’une banque fragile qui montre de trĂšs bons rĂ©sultats pendant un temps puis s’effondre ou demande Ă  ĂȘtre sauvĂ©e.

Si la rĂšglementation peut Ă©galement veiller Ă  ce que la finance se recentre sur son objectif de base c’est-Ă -dire l’allocation du capital Ă  des fins productives dans l’économie rĂ©elle, cela bĂ©nĂ©ficiera Ă  tout le monde, des acteurs du systĂšme financier jusqu’à la sociĂ©tĂ© civile dans son ensemble.

« Une situation dans laquelle les contribuables soutiennent les banques, tandis que les banquiers, eux, font fortune, est intolĂ©rable. C’est la plus grande menace pour la survie de l’économie de marchĂ©. » Martin Wolf, Ă©ditorialiste Ă©conomique en chef du Financial Times, prĂ©sentation (en anglais) Ă  une confĂ©rence de Finance Watch en 2012

Conclusion

Les fonds propres des banques ont augmentĂ© depuis la crise financiĂšre. Mais partant d’un niveau trĂšs bas, ils restent encore trop faibles. Et les exigences de fonds propres sont principalement basĂ©es sur la pondĂ©ration du risque dans la rĂšglementation, ce qui comporte des failles majeures.

Au moment mĂȘme oĂč les responsables politiques rĂ©flĂ©chissent sur les nouvelles rĂšglementations des fonds propres qu’ils ont mises en place, les banques s’empressent de saisir cette occasion pour essayer d’affaiblir ces rĂšglementations dans plusieurs domaines.

Les arguments utilisĂ©s par le lobby bancaire contre un niveau de fonds propres plus Ă©levĂ© requis aprĂšs la crise se sont rĂ©vĂ©lĂ©s ĂȘtre faux ou largement exagĂ©rĂ©s. Pourtant, ils sont d’ores et dĂ©jĂ  de nouveau sur la table…

Les souvenirs de la crise financiĂšre commencent Ă  s’estomper, pourtant nous devons ne pas perdre de vue la principale leçon tirĂ©e de cette crise : les banques servent mieux la sociĂ©tĂ© dans son ensemble quand elles ont plus de fonds propres. Et non pas moins.

Allez plus loin sur ce sujet avec Finance Watch :

Références de lecture supplémentaires sur ces sujets (en anglais) :

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